PARTICIPE FUTUR S'ENGAGE POUR LA CONSERVATION MARINE A TRAVERS LA RECHERCHE, L'EDUCATION ET LA SENSIBILISATION

Si vous deviez vous mettre dans la peau d’un biologiste marin étudiant les cétacés, vous vous imagineriez sans doute à l’avant d’un voilier voguant sur des eaux turquoise, la brise marine dans les cheveux, la chaleur du soleil sur votre peau, observant aux jumelles le ballet aérien des baleines, le tout escorté par un groupe de dauphins venus nager sous vos pieds. Normal, cette vision d’Epinal du métier est beaucoup plus vendeuse pour les réalisateurs de documentaires qu’un bonhomme au teint pâle, les cheveux hirsutes et les traits tirés vissé sur sa chaise devant son ordi à monter des dossiers de subventions ou à tenter de donner un sens à des colonnes de chiffres 12h par jour (et oui, un cliché peut en cacher un autre). Mais si certains veulent embrasser la cause (et vous y êtes plus qu’encouragés), sachez qu’il faut parfois savoir mettre les mains dans le cambouis. Etudier les cétacés, ça peut aussi vouloir dire ouvrir une carcasse de cachalot échoué pour aller récupérer l’estomac (entre autres) puis, de retour au laboratoire, fouiller la panse du géant les yeux grands ouverts (et les narines bien fermées !) à la recherche de traces de ses derniers repas pour avoir une idée de son régime alimentaire.

C’est précisément la tâche à laquelle s’est attelé Ilias Foskolos et ses collègues du Pelagos Cetacean Research Institute en Grèce, dont les résultats ont été récemment publiés dans la revue Deep-Sea Research. Les chercheurs grecs ont analysé les contenus stomacaux de 9 cachalots retrouvés échoués entre 2004 et 2015 le long des côtes grecques. Ces informations sont extrêmement importantes car il est impossible de suivre le cachalot dans ses plongées abyssales pour observer de quelles proies il se nourrit. C’est donc le seul moyen de savoir de quoi ce prédateur supérieur se sustente. Et les opportunités sont rares (heureusement). Jusqu’à présent, seuls 2 contenus stomacaux de cachalot avaient pu être analysés en Méditerranée.

cephalo

Foskolos et son équipe ont pu identifier plus de 28 000 restes de proies (soit plus de 15 tonnes de nourriture !) sur les 48 000 récoltés (becs, lentilles oculaires et tentacules de calmar, os de poisson, etc.). Ces restes appartiennent à 18 espèces différentes, dont 10 n’ayant jamais été constatées comme faisant partie du régime alimentaire du cachalot en Méditerranée.

Cependant, trois espèces de céphalopodes représentent l’immense majorité des proies consommées, dont une prédominante : le calmar à ombrelle (Histioteuthis bonnellii). Curieusement, ces espèces sont peu calorifiques et de taille plutôt modeste, la proie la plus grosse ne dépassant pas 50 cm (hors tentacules) pour 6 kg. De quoi faire un sacré stock de beignets de calamar pour nous, mais pour un cachalot de 5 à 10 mètres de long, on est plus sur de la petite friture.

Ainsi, il semblerait que dans le bassin oriental de la Méditerranée, les cachalots privilégient des proies petites et peu calorifiques mais abondantes et faciles à attraper. Les amateurs de combats titanesques épiques entre grand cachalot et calamar géant au cœur des abîmes resteront sur leur faim (haha…).

Le cachalot de Méditerranée préfère tenir que courir. Pour les chercheurs, cette stratégie est logique pour un animal qui chasse en apnée entre 500 et 1 000 mètres de profondeur et qui doit donc optimiser ses réserves d’oxygène.

Côté bonne nouvelle, aucune des espèces de calmar identifiées dans cette étude n’est visée par la pêche commerciale. La surpêche est donc une pression qui ne menace pas le cachalot dans cette région de la Méditerranée. Cela est d’autant plus important que ses principales proies sont aussi prisées par d’autres prédateurs comme le thon germon, le requin peau-bleue, le dauphin de Risso ou encore la baleine à bec de Cuvier. Ces espèces de calmar semblent donc jouer un rôle pivot dans l’écosystème des grands fonds.

Côté mauvaise nouvelle, et on s’y attendait un peu, 5 estomacs sur 9 contenaient des méga- et macro-plastiques. Dans l’un d’eux, près d’une centaine de débris ont été retrouvés et pourraient avoir causés la mort par occlusion intestinale.

Bien que les informations tirées de contenus stomacaux d’animaux échoués soient toujours à prendre avec précaution (on peut avoir affaire à des individus malades ou faibles, donc non représentatifs de la population saine), les résultats de cette étude sont très intéressants et permettent d’apporter un éclairage nouveau sur le régime et la stratégie alimentaires des cachalots de Méditerranée.

Isolée géographiquement et génétiquement des individus de l’Atlantique, la population méditerranéenne n’est estimée qu’à quelques centaines d’individus. Menacée par les collisions avec les navires, les pollutions acoustique et plastique notamment, elle est classée comme « Menacée ». Mieux comprendre de quoi ces individus se nourrissent est une étape essentielle vers leur conservation. Cela aide quand on doit fouiller dans des restes d’estomac de cachalot…

Jérôme Couvat - 09 mai 2020

Source : Foskolos, I., Koutouzi, N., Polychronidis, L., Alexiadou, P., & Frantzis, A. (2020). A taste for squid: the diet of sperm whales stranded in Greece, Eastern Mediterranean. Deep Sea Research Part I: Oceanographic Research Papers, 155, 103164.

Article en anglais (pdf) : http://www.pelagosinstitute.gr/en/pelagos/pdfs/Foskolos%20et%20al.%202020.pdf

Légende de l’image : Contenu stomacal d’un cachalot échoué en Crête incluant des restes musculo-squelettiques (en haut à droite), des lentilles oculaires (en bas à droite) et des becs (en bas à gauche) de calmar ainsi qu’un grand sac en plastique.

Cétacés de Méditérranée, une typologie

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Observations et Protocoles scientifiques

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Participe Futur travaille sur la problématique des "macro-déchets" en mer et réalise des opérations de photo-identification des cétacés.

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